A Jordanian soldier greets people as they leave a Dead Sea resort, where they have been quarantined for 14 days. Tourism in Jordan has suffered during the pandemic. (photo: KHALIL MAZRAAWI/POOL/REUTERS)

Centre commercial à Varsovie, en Pologne : les pays émergents ont réussi à ramener l'inflation à un niveau faible. (Photo : Caro/Bastian/Newscom)

Bulletin du FMI : L’économie mondiale en 2016

le 4 janvier 2016

  • Objectif prioritaire : une trajectoire durable pour la croissance mondiale
  • La conjoncture sera plus difficile pour les pays émergents et en développement
  • Les tensions géopolitiques amplifient les difficultés économiques
  • Obstfeld: “L’époque où l’on considérait pour l’essentiel l’économie mondiale au prisme des pays avancés est révolue.”

En 2015, certains pays ont vu leur situation économique s’affermir, tandis que d’autres — notamment les pays émergents et en développement — ont subi la pression de la dégringolade des cours des matières premières et du durcissement des conditions de financement.

Selon Maury Obstfeld, Conseiller économique et Directeur des études du FMI, «les défis ne manqueront pas cette année». (photo FMI)

Selon Maury Obstfeld, Conseiller économique et Directeur des études du FMI, «les défis ne manqueront pas cette année». (photo FMI)

ENTRETIEN AVEC LE CONSEILLER ÉCONOMIQUE

Des changements marquants ont aussi eu lieu au FMI en 2015 : le Congrès américain a entériné la réforme des quotes-parts de 2010 et le yuan chinois est entré dans le panier de monnaies qui composent officiellement le DTS.

Par ailleurs, le FMI a accueilli dans ses rangs un nouvel Économiste en chef, Maury Obstfeld, ancien directeur de la faculté d’économie de l’Université de Californie à Berkeley. Il a quitté ses fonctions au Conseil économique du Président des États-Unis en septembre pour prendre au FMI la succession d’Olivier Blanchard en qualité de Conseiller économique et Directeur des études.

À l’approche de la nouvelle année, le Bulletin du FMI s’est entretenu avec M. Obstfeld pour revenir sur les douze derniers mois et aborder les perspectives pour 2016.

Bulletin du FMI : Quelle est votre appréciation générale de l’évolution de l’économie mondiale en 2015? Quelles ont été les bonnes surprises et quels sont les aspects moins positifs?

M. Obstfeld : Il y a eu du bon et du moins bon. L’économie américaine a continué à croître à un rythme solide et à créer des emplois, la reprise s’est en général affermie en Europe, tandis que le Japon est resté un point d’interrogation. Mais, à quelques exceptions près (dont l’Inde), l’activité économique des pays émergents et en développement a continué à ralentir du fait de la chute des cours des matières premières et du durcissement des conditions de financement. Les espoirs d’une croissance mondiale synchronisée et durable ont donc été déçus.

Dans certains pays, des tensions politiques ou géopolitiques se superposent à ces tendances très générales et amplifient les difficultés économiques. L’évolution de ces tensions en 2016 déterminera pour une large part les résultats macroéconomiques au plan régional et mondial. Mais ce qui me réconforte, c’est que l’année 2015 s’est achevée sur une très bonne nouvelle pour le système monétaire international : le Congrès américain a enfin entériné la réforme des quotes-parts du FMI approuvée à l’origine en 2010. À bien des égards, ce nouvel élément va renforcer les capacités du FMI face aux menaces de toutes sortes qui pourraient peser à l’avenir sur la stabilité économique mondiale.

Bulletin du FMI : Quels sont les autres points importants auxquels il faudra être attentif en 2016?

M. Obstfeld : La Chine va rester en ligne de mire. Son économie ralentit, à l’heure où elle délaisse le modèle économique basé sur l’investissement et l’industrie manufacturière au profit de la consommation et des services. Mais les retombées internationales du ralentissement de la croissance chinoise — réduction de ses importations et baisse de la demande de matières premières — ont été bien plus lourdes que nous ne le pensions. Il subsiste de graves obstacles à la restructuration en ce qui concerne la fragilité bilantielle des entreprises publiques, les marchés financiers et, en général, la souplesse et la rationalité de l’allocation des ressources. Une croissance inférieure aux objectifs officiels des autorités pourrait à nouveau inquiéter les marchés financiers mondiaux — mais cela dit, les méthodes traditionnellement employées pour faire en sorte que les objectifs soient atteints pourraient simplement aggraver les déséquilibres économiques, avec des risques ultérieurs à la clé.

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Obstfeld: “L’époque où l’on considérait pour l’essentiel l’économie mondiale au prisme des pays avancés est révolue.”

Les autres points chauds à surveiller? La crise des réfugiés venus d’Irak et de Syrie met à rude épreuve les capacités d’absorption de l’économie et des marchés du travail de l’Union européenne, mais plus encore les systèmes politiques. Le projet d’encadrement commun du périmètre de l’UE et les tensions qui en découlent pour la libre circulation des personnes en Europe sont à suivre. Mais il ne faut pas oublier que des pays comme le Liban, la Jordanie et la Turquie sont aux avant-postes de la crise des réfugiés. Mise à part la question des réfugiés, l’Europe doit aussi faire front à d’autres situations critiques d’ordre politique et économique, de la péninsule ibérique à l’Ukraine en passant par la Grèce.

Le changement climatique et la problématique des émissions de CO2 représentent une crise qui évolue lentement, mais que nous négligeons à nos risques et périls. L’accord obtenu à la COP21 à Paris a été un triomphe de la coopération internationale. En 2016, nous verrons comment les autorités nationales réagiront, ce qui donnera une première indication pour savoir si l’accord va vraiment stimuler la coopération internationale.

Enfin, il y a le commerce international, qui a connu des revers ces dernières années car la progression des échanges mondiaux a ralenti comparativement à la croissance du PIB. Le Partenariat Trans-Pacifique (PTP) sera-t-il approuvé par le Congrès américain? Nous le saurons peut-être au printemps. Si oui, sera-t-il le prélude à une entente entre les États-Unis et l’UE? Le cycle de Doha a été enterré à toutes fins utiles à Nairobi le mois dernier. Si les accords commerciaux multilatéraux de vaste portée n’ont plus cours, la libéralisation des échanges peut-elle encore progresser utilement à moindre échelle? Les réponses à ces questions sont cruciales pour l’ensemble des pays membres du FMI.

Bulletin du FMI : L’année 2016 sera-t-elle celle des pays émergents? Les sorties de capitaux ne sont-elles pas une préoccupation croissante?

M. Obstfeld : Les défis ne manqueront pas cette année, mais les pays émergents sont effectivement en première ligne. Les entrées de capitaux sont en baisse, une partie des réserves ont été ponctionnées, les écarts de taux souverains se sont creusés, les monnaies se sont affaiblies et la croissance est en net ralentissement dans certains pays. La dépréciation des monnaies a jusqu’ici été très utile pour amortir divers chocs économiques. Cependant, la chute continue des cours des matières premières, notamment énergétiques, aggraverait encore les problèmes des pays exportateurs, y compris sous la forme de dépréciations monétaires plus fortes qui risqueraient de faire surgir des fragilités bilantielles encore latentes ou d’attiser l’inflation.

Les marchés financiers sont d’humeur sombre en cette fin de 2015, et leur volatilité pourrait s’accroître, en dépit de la poursuite d’une politique accommodante de la part de la Banque centrale européenne et de la Banque du Japon. Certes, la Réserve fédérale américaine a amorcé en décembre ce qu’elle veut être une remontée progressive des taux d’intérêt. La manière dont la Fed calibrera les hausses ultérieures de taux au cours de l’année 2016 sera d’une importance cruciale, au même titre que la façon dont elle communiquera avec le marché — ce qu’elle a, semble-t-il, commencé à faire en partant du bon pied à la fin de 2015. Mais il est hors de doute que les conditions financières se durcissent sur le marché mondial et que les pays émergents et en développement en ressentent particulièrement les effets, compte tenu des autres maux dont ils sont affligés.

Bulletin du FMI : À partir de ce constat, quels vous semblent être les principaux défis analytiques pour la profession, et pour le FMI en particulier?

M. Obstfeld : Il faudrait centrer encore plus les études sur les pays émergents et en développement. Pendant les années 1980, les pays émergents et en développement pesaient environ 36 % du PIB mondial (en parité de pouvoir d’achat ou PPA) et participaient pour quelque 43 % à la croissance du PIB mondial (pondérée en PPA). Sur la période 2010-2015, les chiffres étaient de 56 % et 79 %, respectivement. L’époque où l’on considérait pour l’essentiel l’économie mondiale au prisme des pays avancés est donc on ne peut plus révolue. Le champ des études à mener sur les pays émergents et en développement englobe la problématique classique de la balance des paiements : les mouvements de capitaux et leur gestion, les interventions sur le marché des changes, les fragilités des bilans extérieurs et les facteurs déterminants pour le solde des transactions courantes, la configuration des flux commerciaux et le volume des échanges.

Mais il y a beaucoup d’autres questions à poser. Quels sont les politiques et les dispositifs institutionnels qui favorisent la hausse de la croissance potentielle et sa dynamique? La croissance du PIB potentiel a semble-t-il diminué partout dans le monde, comme le signalaient de précédentes éditions des Perspectives de l’économie mondiale (PEM), mais on n’en comprend pas bien les raisons. L’édition d’avril 2016 des PEM traitera des réformes structurelles des pays avancés dans ce contexte.

Les tendances d’évolution des inégalités méritent aussi un examen attentif. Il y a eu une convergence très nette des revenus nationaux par habitant dans le monde, mais elle n’a pas nécessairement eu comme corolaire une répartition plus équitable des revenus dans chaque pays. Ces inégalités ont une incidence sur la productivité économique globale (du fait des effets sur la santé par exemple) et sur la pérennité politique de stratégies propices au marché. Comment peut-on rendre la croissance plus inclusive et en quoi cela peut-il générer une croissance plus robuste?

Mis à part ces questions à long terme de croissance et de distribution, il y a beaucoup d’autres sujets importants pour la stabilité économique qui requièrent notre attention. Par exemple, pour l’ensemble des pays, il est urgent de privilégier dans nos études l’intégration du secteur financier dans les systèmes de politique macroéconomique.

Bulletin du FMI : Comment envisagez-vous le rôle du FMI en matière de recherche, dans le contexte plus large de la communauté internationale?

M. Obstfeld : Le FMI a un champ d’analyse véritablement mondial et est en même temps capable d’appréhender avec rigueur des questions pratiques en temps réel. Cette aptitude fait que ses études aient le pouvoir presque unique de donner le ton à l’opinion mondiale du fait de leur impact dans les milieux universitaires, les cercles décisionnels et les débats publics plus larges. Le FMI travaille aujourd’hui avec 188 pays membres. Ce champ d’action et ses 70 années d’expérience de la surveillance multilatérale, des consultations au titre de l’article IV, et de l’assistance technique, lui donnent une perspective unique, qui inspire une grande partie de nos études.

Depuis les toutes premières analyses influentes des effets des taux de change sur le commerce extérieur, jusqu’aux travaux plus récents sur les taux d’intérêt mondiaux, la politique budgétaire, les flux de capitaux, les dépenses publiques en infrastructure et l’accélérateur de l’investissement, le FMI est au cœur des réflexions sur les sujets stratégiques. Plus récemment, le fait que le FMI ait accepté de réévaluer ses doctrines et politiques à la lumière de l’expérience et des travaux analytiques a donné une crédibilité supplémentaire à ses opinions. Personne n’a raison tout le temps. L’honnêteté intellectuelle veut que l’on admette de temps à autre ses erreurs et que l’on s’adapte aux nouvelles réalités, mais pour avoir une influence durable, il est bon de montrer que l’on s’efforce de bonne foi de trouver les réponses correctes.

Bulletin du FMI : Faut-il se limiter aux travaux concernant les sujets traditionnels du FMI (par exemple le système monétaire international)? Devrions-nous aborder d’autres sujets (changement climatique, inégalités) dans nos travaux analytiques?

M. Obstfeld : Le système monétaire international était bien plus simple dans les premiers temps du système de Bretton Woods, où les sujets principaux se limitaient aux taux de change et à l’ajustement des balances des paiements. Dans notre monde d’aujourd’hui, où les marchés de capitaux sont étroitement liés, mais encore distincts nationalement, les problèmes sont devenus beaucoup plus complexes. Les questions concernant la relation entre le régime de change et la stabilité financière, par exemple, sont au centre de la réflexion et continueront à être étudiées de manière intensive au FMI.

À d’autres égards aussi, le mandat du FMI s’est élargi à mesure que l’économie mondiale est devenue plus complexe et interconnectée. Il est donc normal que notre champ d’étude et d’action s’élargisse aussi.

Pour ce qui est des «nouveaux» sujets, il faut être réaliste et tenir compte de nos ressources, qui ne sont pas illimitées. Mais il y a longtemps que le FMI s’intéresse (à juste titre) à des facteurs critiques au plan macroéconomique, tels que la participation des femmes à la vie active et les institutions du marché du travail, qui peuvent aussi être pertinents dans le cadre de nos évaluations au titre de l’article IV. Comme autres exemples, l’édition des PEM d’avril 2008, suivant le rapport Stern sur le changement climatique, consacrait un chapitre aux émissions mondiales de CO2 et aux effets macroéconomiques de la tarification du carbone, et le Département des finances publiques du FMI a récemment réalisé une étude importante sur les subventions énergétiques et la tarification du carbone. Notre Directrice générale, Mme Christine Lagarde, a insisté sur ces thèmes à l’approche de l’accord conclu à Paris en décembre.

La difficulté consistera à choisir les aspects des nouveaux sujets d’étude pour lesquels les services du FMI disposent d’un avantage comparatif et dont les implications macroéconomiques ont le plus de pertinence pour une grande partie des pays membres. Mais, de manière générale, nous pensons que ces sujets sont trop importants pour qu’on les néglige si nous voulons vraiment comprendre la réalité actuelle et l’avenir de l’économie mondiale. Ils sont cruciaux, dans une démarche qui vise à mettre les pays membres au centre de l’attention du FMI.