L’autre camp part sur une base très différente. Le changement climatique entraîne déjà des répercussions sur la vie de milliards de personnes et constitue une menace existentielle pour les générations futures. Par conséquent, selon ce groupe, il incombe à chaque organisation de faire tout ce qui est en son pouvoir pour contrer cette menace. Si cela suppose un changement d’orientation, de modèle de fonctionnement ou de compétences, il convient de s’y atteler, et ce changement nécessaire ne devrait pas être un motif pour rester à l’écart.
De ce point de vue, le FMI est un acteur trop peu mobilisé sur la scène mondiale. Les mesures prises par l’institution à ce jour ne sont tout simplement pas suffisantes. Toujours selon ce groupe, l’histoire du FMI regorge d’exemples où l’organisation s’est adaptée pour répondre à l’évolution des besoins et des priorités de ses pays membres. Le changement climatique est sans conteste le prochain grand défi mondial qui impose à l’institution d’évoluer.
Le FMI a déjà entrepris de définir des cadres et des instruments pour intégrer les aspects du changement climatique dans ses activités de surveillance, d’assistance technique et de prêt, mais de multiples points techniques restent à explorer. Il s’agit notamment de la conception de mécanismes et d’approches de recherche de pointe pour évaluer les risques climatiques, de l’élaboration de cadres macrobudgétaires et financiers qui intègrent les investissements substantiels nécessaires à la transition vers une économie à faible émission de carbone et des dispositifs politiques de mise en pratique de ces cadres.
La mobilisation du financement pour l’action climatique
Beaucoup de pays sont soumis à des contraintes en matière de viabilité des finances publiques et de la dette, alors même qu’ils sont poussés à investir davantage dans l’accélération de leur transition vers une économie sobre en carbone. Le FMI doit aider les pays à trouver le bon équilibre et adapter ses propres cadres de viabilité de la dette pour refléter ces flux, selon les tenants de ce point de vue. Il devrait, d’après eux, consacrer davantage de moyens et accorder une plus grande priorité à la réalisation de ces études et analyses.
Il est désormais largement admis que les pays à faible revenu et les pays à revenu intermédiaire devront dépenser des milliers de milliards de dollars par an pour l’adaptation, l’atténuation et la résilience liées au climat. Les pouvoirs publics devront également mobiliser la majeure partie de ce financement au niveau national, mais une part substantielle devra provenir de sources extérieures publiques et privées. Ainsi, les pays émergents et les pays en développement autres que la Chine devront dépenser environ 2 400 milliards de dollars par an d’ici à 2030, selon les estimations du Groupe d’experts de haut niveau indépendants sur le financement climatique, créé à la suite des conférences des Nations Unies sur le changement climatique de 2021 et 2022. Environ 1 000 milliards de dollars par an devront provenir de sources extérieures.
Il s’est avéré beaucoup plus difficile que prévu de lever autant de fonds. Ce camp estime ainsi que la capacité de financement du FMI, qui s’élève à 1 000 milliards de dollars, semble à portée de main. L’argument selon lequel ces fonds doivent être gardés en réserve en cas de crise financière mondiale ne tient pas si cela signifie qu’il faut négliger le financement de la transition verte, ce qui, d’après ce raisonnement, pourrait accroître la probabilité d’une telle crise.
Le FMI a établi la facilité pour la résilience et la durabilité (FRD) en 2022 afin d’aider les pays à financer des projets relatifs à la résilience et à la transition écologique. Cependant, les partisans d’une action plus soutenue du FMI font valoir que la FRD est trop modeste (le total des décaissements s’élève à ce jour à 1,4 milliard de dollars seulement) et que l’obligation que ce financement soit accompagné d’un programme de financement régulier du FMI le rend moins attrayant pour de nombreux pays en raison de la conditionnalité imposée et de la menace pour leur réputation.
En outre, à l’instar des financements habituels du FMI, l’aide au titre de la FRD ne fait qu’alourdir la dette, même si elle est assortie d’une échéance beaucoup plus longue, ce qui constitue une contrainte pour de nombreux pays. Certains membres de ce groupe ont donc appelé à revoir les politiques actuelles d’émission et de déploiement des droits de tirage spéciaux (DTS), qui alimentent les réserves officielles des pays membres. Pendant la pandémie, le FMI a émis des DTS équivalant à 650 milliards de dollars, ce qui a sensiblement allégé la pression pesant sur certains pays à revenu faible ou intermédiaire, même si 67 % de ces fonds ont été alloués à des pays riches qui n’avaient pas besoin de ce financement. Ceux qui souhaitent que le FMI élargisse son champ d’action dans le domaine du climat se demandent pourquoi ne pas procéder à des distributions massives et régulières de DTS. Ils avancent cependant que l’institution devrait peut-être modifier les règles d’allocation des DTS et cibler les pays qui en ont besoin et/ou lier les allocations aux dépenses consacrées à l’action climatique.
Le FMI pourrait aussi mettre à profit sa capacité de rassemblement pour inciter à une action et à un financement à l’échelle mondiale en matière d’action climatique. En tant qu’organisation internationale qui réunit régulièrement les ministres des Finances et les gouverneurs de banque centrale, le FMI pourrait sensibiliser ces derniers aux mesures politiques et financières qu’ils sont les seuls à pouvoir prendre pour l’action climatique, suggère ce groupe. Selon le document stratégique 2021 du FMI, « l’atténuation du changement climatique est un bien public mondial et nécessite un niveau sans précédent de coopération et de coordination des politiques entre les pays. En tant qu’institution multilatérale d’envergure mondiale, le FMI peut contribuer à la coordination des mesures macroéconomiques et financières. »
Un pas après l’autre
Il est plus facile d’exposer que de résoudre les points de désaccord concernant le rôle du FMI dans l’action climatique. Cela traduit une fois de plus l’ambiguïté générale de la stratégie internationale de lutte contre le changement climatique. Dans leurs communiqués, les dirigeants mondiaux soulignent régulièrement la gravité de la menace et la nécessité d’une action urgente et coordonnée. Pourtant, les mesures concrètes et les engagements financiers se font attendre.
Il est donc irréaliste de s’attendre à ce que les pays membres du FMI acceptent un nouveau consensus ambitieux qui ferait de l’action climatique l’une des priorités fondamentales de l’institution. Nous devrions également exclure, pour l’instant, la possibilité de distribuer régulièrement des DTS pour financer les dépenses liées au climat ou de confier au FMI ou à ses instances dirigeantes un rôle central de mobilisation et de financement de l’action internationale.
Dans le même temps, il n’est ni possible ni judicieux de renoncer aux avancées déjà réalisées par le FMI en matière d’intégration du changement climatique dans ses analyses, sa surveillance et son activité de renforcement des capacités. Il faudra au contraire accorder plus d’importance à ces aspects à mesure que les pays seront soumis à plus de pression pour affronter les menaces climatiques et solliciteront l’aide du FMI. La FRD devrait devenir une source plus importante de financement du FMI. Ce dernier joue également un rôle considérable de chef de file intellectuel, fondé sur le pouvoir des idées, en contribuant à la réflexion et à la sensibilisation du public sur les liens entre le changement climatique et les perspectives économiques de ses pays membres.
Pour le FMI, la meilleure approche face au changement climatique consistera peut-être à « traverser la rivière en tâtant les pierres », comme le disent les Chinois : un pas après l’autre. Le FMI a bien avancé dans l’intégration du changement climatique dans ses activités. Après des débuts frileux, l’institution a renforcé ses partenariats avec la Banque mondiale et d’autres organisations aux compétences et aux mandats complémentaires. Elle a aussi recruté des experts qui sont en mesure d’établir un lien entre le programme d’action climatique et les objectifs et compétences traditionnels du FMI. Il est fort probable que les appels à aller plus loin se multiplieront. L’institution se devra de les gérer de manière à servir les intérêts de ses États membres et à susciter un large soutien.