L’Afrique subsaharienne reste aux prises avec la pandémie, dont le coût
économique est sans précédent.
Bien que les perspectives de la région se
soient améliorées depuis octobre 2019, la contraction de 1,9 % de
l’activité économique observée en 2020 reste le pire résultat jamais
enregistré par la région. En 2021, l’Afrique subsaharienne sera la région
du monde où la croissance sera la plus lente et elle risque de se faire
distancer davantage tandis que l’économie mondiale rebondit. Notre dernier
rapport sur les
Perspectives économiques régionales pour l’Afrique subsaharienne
examine ces questions plus en détail.
Sur la base des prévisions actuelles, le PIB par habitant dans beaucoup de
pays ne devrait retrouver son niveau d’avant la crise qu’à la fin de 2025.
L’accès restreint aux vaccins et le manque d’espace budgétaire dans les
pays de la région devraient peser sur les perspectives. En conséquence,
l’écart entre la croissance de l’Afrique subsaharienne et celle du reste du
monde devrait se creuser davantage au cours des cinq prochaines années.
Pour soutenir la croissance future et exécuter des réformes porteuses de
transformations, les pays les plus pauvres d’Afrique subsaharienne auront
besoin d’une aide internationale pour satisfaire des besoins
supplémentaires de financement extérieur à hauteur de 245 milliards de
dollars pour les cinq prochaines années ; pour l’ensemble de la région, ces
besoins supplémentaires s’élèvent à 425 milliards de dollars. La
prolongation de l’initiative du G20 pour la suspension du service de la
dette jusqu’en décembre 2021 et le nouveau cadre commun relatif à la dette
peuvent être utiles à cet égard. L’allocation de droits de tirages spéciaux
à hauteur de 650 milliards de dollars qui a été proposée fournirait environ
23 milliards de dollars aux pays d’Afrique subsaharienne, ce qui les
aiderait à accroître leurs liquidités et à combattre la pandémie. Mais pour
satisfaire ces besoins, l’Afrique subsaharienne aura besoin de
contributions de toutes les sources potentielles, parmi lesquelles les
institutions financières internationales et le secteur privé, ainsi que
d’une aide des donateurs qui soit sans effet sur leur endettement.
« La crise n’est vaincue nulle part jusqu’à ce qu’elle soit vaincue
partout. Il faudra s’efforcer à l’échelle mondiale de donner à l’Afrique
subsaharienne une chance équitable d’avoir une reprise durable et un avenir
prospère », a noté Abebe Aemro Selassie, directeur du département Afrique
du FMI.
Les six graphiques ci-dessous illustrent la situation:
- L’Afrique subsaharienne sera la région du monde où la croissance sera la plus lente en 2021. La région devrait connaître une croissance de 3,4 %, portée par la reprise de l’économie mondiale, l’augmentation des échanges commerciaux, la hausse des prix des produits de base et un retour des entrées de capitaux. Cependant, la reprise en Afrique subsaharienne devrait être à la traîne de celle du reste du monde, avec une croissance cumulée du PIB par habitant de 3,6 % sur la période 2020-2025, soit bien en deçà de celle du reste du monde (14 %). Au sein de la région, la divergence qui existait entre les pays riches et pauvres en ressources naturelles persistera. Les pays qui ne sont pas tributaires des ressources naturelles devraient enregistrer une hausse moyenne de leur revenu par habitant de 21,6 % d’ici 2025. Dans les pays exportateurs de pétrole, qui figurent parmi les plus peuplés de la région, le revenu par habitant n’augmentera pas sur cette période.
- Un accès restreint aux vaccins, leur déploiement plus lent et le coût potentiellement élevé des vaccinations freinent la reprise en Afrique subsaharienne. Certains pays avancés ont obtenu suffisamment de doses pour vacciner leur
propre population plusieurs fois, alors que bon nombre de pays d’Afrique
subsaharienne auront du mal à simplement vacciner leurs travailleurs
essentiels de première ligne cette année. L’Afrique subsaharienne
représente 15 % de la population mondiale, mais au 5 avril, seulement 0,5 %
de toutes les doses administrées à l’échelle mondiale l’ont été dans des
pays d’Afrique subsaharienne. 38 des 45 pays de la région comptent sur le
mécanisme
COVAX, une initiative internationale dont l’objectif est de garantir une
distribution équitable des vaccins, et sur l’Union africaine pour accéder à
des vaccins. Le mécanisme COVAX a commencé à fournir des doses à la région,
mais l’approvisionnement est limité.
Le succès du déploiement des vaccins dépend aussi largement de
l’infrastructure de distribution (par exemple, stockage avec chaîne du
froid), dont manquent beaucoup de pays de la région. Par ailleurs, le coût
de la vaccination de 60 % de la population pourrait être excessif pour
certains pays, atteignant 50 % des dépenses de santé de 2018 en République
démocratique du Congo et en Gambie par exemple. Le coût des vaccinations
représente plus de 2 % du PIB pour un quart des pays de la région. Il
pourrait doubler ou tripler s’il était nécessaire de procéder à des
injections de rappel. La communauté internationale doit jouer un rôle
crucial en éliminant les restrictions à la diffusion des vaccins ou du
matériel médical, en finançant intégralement des mécanismes multilatéraux
tels que le COVAX et en redistribuant rapidement les doses de vaccins
excédentaires.
- La crise de la COVID 19 devrait annuler des années de progrès économiques et sociaux et avoir des séquelles économiques durables dans la région. Selon nos projections, le nombre de personnes vivant dans l’extrême pauvreté en Afrique subsaharienne a augmenté de 32 millions en 2020 ; le nombre de jours d’école manqués est plus de quatre fois plus élevé que dans les pays avancés, et l’emploi a baissé d’environ 8,5 % en 2020. Pour ce qui est des moyens de subsistance, le revenu par habitant est retombé à son niveau de 2013. Il est nécessaire de mettre en place des filets de sécurité sociale plus solides pour aider rapidement et de manière efficiente ceux qui en ont le plus besoin afin d’éviter des séquelles permanentes.
- Pour créer la marge de manœuvre nécessaire afin de soutenir la reprise, il convient d’assainir les bilans publics et privés. Les pays d’Afrique subsaharienne ont abordé la crise avec une dette élevée
et moins de moyens pour dépenser. Les trains de mesures budgétaires liées à
la pandémie dans la région n’ont atteint que 2,6 % du PIB en moyenne en
2020, soit bien moins que les 7,2 % du PIB dépensés par les pays avancés.
Cependant, la dette publique en Afrique subsaharienne a augmenté pour
atteindre plus de 66 % du PIB (moyenne pondérée de 58 %) en 2020, soit son
niveau le plus élevé depuis près de 15 ans, à cause dans une large mesure
d’une baisse des recettes et du PIB. Dix-sept pays, représentant environ un
quart du PIB de la région, ou 17 % de la dette de la région, présentent
donc maintenant un risque élevé de surendettement, ou sont déjà en
situation de surendettement.
Les bilans du secteur privé ont été durement touchés par la pandémie aussi.
Les ventes mensuelles des entreprises se sont effondrées de 40 à 80 % en
2020 par rapport à leur niveau d’avant la crise. Entre 50 et 80 % des
ménages interrogés ont déclaré une perte de revenus au pic de la première
vague de la pandémie lorsque des mesures d’endiguement étaient mises en
place. Le ratio des prêts improductifs n’a augmenté que de manière modeste
jusqu’à présent dans la région, en raison de l’assouplissement temporaire
de la réglementation décidé par les pays pendant la crise.
- Pour débloquer le potentiel considérable de l’Afrique subsaharienne, il faut opérer des réformes audacieuses et porteuses de transformations.
Chaque jour, plus de 90 000 personnes se connectent à Internet pour la première fois
en Afrique subsaharienne. Exploiter la révolution numérique renforcerait la
résilience et l’efficience de l’Afrique subsaharienne, élargirait l’accès
aux marchés mondiaux, améliorerait la fourniture des services publics,
renforcerait la transparence et la responsabilisation, et favoriserait la
création de nouveaux emplois.
Chaque semaine, les pays d’Afrique subsaharienne exportent des
marchandises à hauteur d’environ 6,5 milliards de dollars. Mais seulement
environ un cinquième de ces exportations sont destinées à d’autres pays de
la région. La mise en œuvre de la nouvelle zone continentale de
libre-échange non seulement réduirait la vulnérabilité de l’Afrique aux
perturbations de l’économie mondiale, mais aussi stimulerait la concurrence
régionale, améliorerait la productivité, attirerait des investissements
étrangers et favoriserait et la sécurité alimentaire.
Chaque année, 20 millions de nouveaux demandeurs d’emploi arrivent sur le marché du
travail en Afrique subsaharienne : c’est l’un des plus grands atouts de la
région à long terme. Au cours des 10 à 15 prochaines années, près d’un sur
deux des nouveaux arrivants sur le marché du travail à l’échelle mondiale
viendra d’Afrique subsaharienne, et avec une population de plus en plus
urbanisée, des réformes transformatrices qui renforcent les systèmes de
protection sociale, facilitent le passage au numérique, améliorent la
transparence et la gouvernance, et atténuent le changement climatique
contribueraient à accroître la consommation de la région, ce qui pourrait
aussi tirer la demande mondiale de biens et services. Les dirigeants
devront créer davantage d’espace budgétaire pour exécuter ces réformes en
accroissant les recettes intérieures, en renforçant l’efficacité et
l’efficience des dépenses, et en gérant la vulnérabilité liée à la dette
publique.