Là encore, il ne s’agit pas de faire un choix binaire. On peut employer les techniques de cryptographie pour concevoir des MNBC qui respectent une confidentialité comparable à celle qu’assurent les transactions en espèces jusqu’à un seuil précis, 10 000 dollars par exemple, tout en laissant les autorités officielles exercer une surveillance réglementaire suffisante. Un tel seuil n’est pas très différent du système en vigueur aux États-Unis, qui réduit les obligations en matière de notification des transactions inférieures à 10 000 dollars. En réalité, à de nombreux égards, un nouveau dispositif de MNBC n’aurait pas à réinventer des protocoles de sécurité, mais pourrait au contraire les améliorer.
Plusieurs pays se sont engagés à déployer des MNBC de détail dont l’infrastructure sous-jacente repose sur la technologie des registres distribués, et certains les ont même déjà déployés. Au Nigéria, l’eNaira, lancé en octobre 2021, en est un bon exemple. Ces modèles exigent l’intervention de tiers pour valider les transactions. Ces parties tierces (institutions financières et non financières, par exemple) se voient ainsi conférer un nouveau rôle dans les opérations monétaires des banques centrales. Fait essentiel, les garanties de sécurité du registre dépendent alors de l’intégrité et de la présence de validateurs tiers, sur lesquels la banque centrale n’exerce pas nécessairement de contrôle direct. (Il est toutefois possible de mettre en œuvre une technologie des registres distribués dans laquelle tous les validateurs sont contrôlés par la banque centrale, mais cela va à l’encontre du but visé en utilisant cette technologie.) On peut atténuer les risques inhérents à l’aide de mécanismes de régulation tels que des obligations d’audit et des règles strictes en matière de notification des infractions. Il n’existe cependant pas de schéma clair à suivre pour concevoir la réglementation en la matière dans un système aussi sensible au facteur temps et aussi étroitement interconnecté qu’une MNBC fondée sur la technologie des registres distribués. C’est pourquoi il est essentiel, à l’heure où les MNBC se développent et sont adoptées rapidement, que des normes internationales soient établies et que les banques partagent leurs connaissances.
Menace ou atout ?
Au cours des 18 derniers mois, certaines banques centrales ont déterminé que les MNBC posaient trop de risques en matière de cybersécurité et de confidentialité, mais cette décision était prématurée. Nous nous sommes demandé en quoi elles présentent véritablement une menace, et en quoi elles constituent en fait un atout, et avons abouti à la conclusion que les pouvoirs publics ont le choix entre de nombreux modèles de MNBC, y compris de nouvelles variantes qui n’ont pas encore été totalement évaluées dans les projets pilotes menés actuellement par les banques centrales. Ces variantes présentent différents avantages et inconvénients en termes de performances, de sécurité et de confidentialité. Les pays doivent choisir un modèle en fonction de leurs besoins et de leurs domaines d’action prioritaires. Il ressort de notre évaluation de ces avantages et inconvénients qu’en soi, les MNBC ne sont ni plus ni moins sûres que les systèmes existants. Toute conception responsable doit prendre en considération la cybersécurité, mais cela ne doit pas empêcher de commencer par étudier s’il y a lieu de concevoir et tester une MNBC.
Ce que font apparaître très clairement nos recherches, c’est que des efforts fragmentés à l’échelle internationale visant à mettre en place des MNBC ont toutes chances de se heurter à des problèmes d’interopérabilité et à des risques de cybersécurité internationale. Les pays mettent à juste titre l’accent sur l’usage intérieur, mais ils prêtent trop peu attention à la réglementation, à l’interopérabilité et à la normalisation à l’échelle internationale. Que les États-Unis décident ou non de déployer une MNBC, la Réserve fédérale, en tant qu’émettrice d’une monnaie de réserve majeure, doit contribuer à prendre en main l’élaboration d’une réglementation mondiale régissant les MNBC au sein des organismes de normalisation. Les instances financières internationales, notamment la Banque des règlements internationaux, le FMI et le G20, ont un rôle tout aussi essentiel à jouer.
Les risques que font peser les MNBC sur la cybersécurité et la confidentialité sont bien réels, mais les solutions à ces défis sont à la portée des techniciens spécialistes et des décideurs. Il serait regrettable de décider par précaution que les risques sont trop grands avant d’imaginer des solutions qui pourraient bel et bien aider à rendre le système financier mondial plus moderne et plus stable.