COVID-19: pandémie de défiance chez les jeunes
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- COVID-19: pandémie de défiance chez les jeunes
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- Authors: Cevat Aksoy, BARRY EICHENGREEN, ORKUN SAKA
- Published: June 18, 2022
Résumé
- Une mauvaise gestion de la santé publique et d’autres catastrophes peuvent saper pour des années la confiance des jeunes dans la classe politique.
- Les efforts pour freiner la pandémie (conseils, règles de distanciation, port du masque, vaccination, vaccins à ARN messager, traitements) ne réussissent pleinement que si le public fait confiance aux responsables gouvernementaux et aux scientifiques.
- Les jeunes adultes de 18 à 25 ans constituent la tranche d’âge dont la confiance est la plus fortement ébranlée par l’exposition à une épidémie.
Années impressionnables
- Les positions sociales et politiques adoptées entre 18 et 25 ans tendent à perdurer et font partie intégrante de l’identité idéologique.
- Explications proposées : formation de l’identité (Erik Erikson), augmentation des facultés cognitives à la fin de l’adolescence, différences neurochimiques et anatomiques entre cerveau adolescent et adulte.
- Ces années sont qualifiées « d’années impressionnables » et jouent un rôle déterminant sur les perceptions et comportements à long terme.
Preuves empiriques et méthode
- Données utilisées : sondages Gallup sur la confiance dans les gouvernements, les élections et les dirigeants nationaux, réalisés chaque année sur le terrain dans 140 pays entre 2006 et 2018; données sur les épidémies depuis 1970 provenant de la Base de données internationale sur les catastrophes EM-DAT.
- La période échantillonnée se termine en 2018 (la COVID-19 n’est pas prise en compte directement), mais la validité externe a été confirmée par plusieurs tests.
- Méthode : comparaison de cohortes exposées à une épidémie pendant leurs années impressionnables avec d’autres cohortes sondées dans le même pays et la même année, en neutralisant d’autres caractéristiques sociales, économiques et personnelles.
Effets de l’exposition à une épidémie sur la confiance politique (constatés)
- Les personnes très exposées durant leurs années impressionnables sont moins susceptibles que celles non exposées de :
- avoir confiance dans le gouvernement (écart de 5,1 points; résultat moyen 50 %);
- juger que les élections sont transparentes (écart de 7,2 points; résultat moyen 51 %);
- approuver le bilan du dirigeant national (écart de 6,2 points; résultat moyen 51 %).
- Aucun effet analogue n’est observé pour les personnes n’ayant pas encore atteint les années impressionnables ou les ayant dépassées au moment de l’épidémie.
- Les effets s’estompent progressivement avec l’augmentation de l’âge d’exposition et persistent en moyenne près de deux décennies.
- L’effet sur la confiance est deux fois plus important si l’épidémie survient quand le gouvernement en place est faible.
Importance de la riposte sanitaire des pouvoirs publics
- La perte de confiance porte principalement sur les institutions et dirigeants politiques; exception notable : système de soins de santé, pour lequel un effet négatif prononcé est aussi constaté.
- Gouvernements avec assise législative, unité et soutien populaire limités sont moins aptes à organiser des ripostes efficaces; ces gouvernements ont réagi moins vite lors de la COVID-19 en commençant par des interventions non pharmacologiques.
- Parmi les jeunes adultes, l’impact le plus prononcé concerne surtout les citoyens de pays démocratiques, toutes choses égales par ailleurs — interprétation : attentes plus élevées vis-à-vis des gouvernements élus et plus grande cacophonie possible dans les régimes ouverts.
Confiance accordée aux scientifiques
- Données utilisées : enquête Wellcome Trust 2018 (~75 000 personnes dans 138 pays).
- Les personnes exposées à une épidémie entre 18 et 25 ans ont bien moins confiance dans les scientifiques et les retombées positives de leurs travaux que celles n’en ayant pas vécu à ce stade (écart d’en moyenne 11 points).
- Aucune altération comparable de la confiance pour ceux qui étaient soit plus jeunes soit plus âgés pendant une épidémie.
- La baisse de confiance concerne principalement les personnes dont le bagage scientifique est plus sommaire (sciences étudiées uniquement en primaire vs apprentissages jusqu’à la fin du secondaire).
- Chez les jeunes, la perte de confiance en lien avec une épidémie réduit les probabilités de faire vacciner ses enfants contre les maladies infantiles.
- Malgré une révision négative de la perception de l’honnêteté, de la compétence et des bénéfices pratiques des chercheurs, la vision de la science « comme une aventure humaine » et la croyance au progrès scientifique restent inchangées.
Conséquences à moyen et long terme
- La défiance érodée par une maladie contagieuse peut engendrer un cercle vicieux : la flambée épidémique érode la confiance, rendant cette épidémie et les suivantes plus difficiles à maîtriser.
- La défiance des jeunes peut affaiblir et retarder la riposte sociétale à d’autres urgences (séismes, inondations) et constituer un vent contraire préjudiciable au développement économique à long terme.
- Comme ces changements de perception sont durables et que les jeunes d’aujourd’hui sont les adultes de demain, les effets négatifs deviennent plus difficiles à surmonter.
Recommandations et voies d’action
- Renforcer à l’avance les capacités de réaction des systèmes de santé publique pour réduire le risque d’une montée de la défiance en cas d’urgence sanitaire.
- Exemple : efficacité de certains pays africains attribuable aux investissements après urgences passées (SRAS, VIH).
- Améliorer la formation scientifique pour accroître la confiance dans la science et les chercheurs, en ciblant en particulier ceux ayant un bagage scientifique sommaire.
- Adapter la communication publique en tenant compte des interrogations spécifiques des jeunes adultes en années impressionnables :
- Expliquer que les désaccords entre scientifiques et l’apparition de nouvelles preuves font partie du progrès scientifique.
- Répondre aux préoccupations concernant les priorités commerciales et les partis pris personnels des scientifiques.
- Présenter clairement les processus, les limites et les incertitudes inhérentes aux résultats scientifiques pour réduire la perception que les conclusions sont dictées par des intérêts personnels ou commerciaux.
- Prendre conscience que la manière dont les scientifiques se présentent et présentent leurs résultats peut influencer la confiance publique; une communication transparente et pédagogique est essentielle.
Auteurs
- CEVAT AKSOY — économiste principal à la Banque européenne pour la reconstruction et le développement à Londres; professeur assistant d’économie au King’s College de Londres (département d’économie politique).
- BARRY EICHENGREEN — titulaire de la chaire George C. Pardee et Helen N. Pardee; professeur émérite d’économie et de sciences politiques à l’Université de Californie, Berkeley.
- ORKUN SAKA — professeur assistant d’économie à la City, University of London.
Source : FINANCES & DÉVELOPPEMENT, "COVID-19: pandémie de défiance chez les jeunes", CEVAT AKSOY, BARRY EICHENGREEN, ORKUN SAKA, Juin 2022.