Une hégémonie durable
Source details
- Canonical URL
- Une hégémonie durable
Other formats
Bibliographic details
- Authors: Eswar Prasad
- Published: June 28, 2022
Aperçu
- Le dollar pourrait perdre du terrain, mais il continuera à dominer.
- Le système monétaire international est peut‑être à l’aube d’un tournant sous l’effet d’une conjugaison de mécanismes économiques, géopolitiques et technologiques.
- L’hégémonie du dollar confère aux États‑Unis une puissance et une influence considérables, notamment via la capacité d’imposer des sanctions qui restreignent l’accès de pays comme l’Iran et la Russie à la finance mondiale.
Le dollar aujourd’hui — portée et chiffres clés
- Près de 60 % des réserves de change des banques centrales à travers le monde sont investies dans des actifs libellés en dollar.
- Pratiquement tous les contrats sur produits de base, y compris sur le pétrole, font l’objet d’une facturation et d’un règlement en dollars.
- Le rôle d’intermédiation du dollar s’exerce aussi parce que les transactions impliquant le dollar font intervenir le système bancaire des États‑Unis.
Changements en cours susceptibles de modifier la donne
- La domination de l’économie des États‑Unis s’émousse: elle représente environ 25 % du PIB mondial (aux taux de change du marché) actuellement, contre 30 % en 2000.
- Le centre de gravité de la puissance économique se déplace vers les pays émergents, en premier lieu la Chine, depuis plus de vingt ans.
- Améliorations des paiements transfrontaliers grâce aux nouvelles technologies issues de la révolution des cryptomonnaies: paiements plus rapides, moins onéreux et pratiquement instantanés.
- Émergence de systèmes interbancaires et de consortiums de banques centrales (exemples cités: Chine, RAS de Hong Kong, Thaïlande, Émirats arabes unis) visant à accroître l’efficience des paiements et règlements internationaux.
- Les marchés des changes mûrissent: il devient plus facile d’effectuer des transactions entre paires de monnaies de pays émergents, réduisant le besoin d’intermédiation par le dollar.
Monnaies numériques et renminbi
- Les banques centrales s’intéressent aux monnaies numériques de banque centrale (MNBC); la Chine mène des expérimentations poussées.
- Un renminbi numérique à l’échelle mondiale suscite des spéculations sur un renforcement du rôle international du renminbi, mais:
- Un renminbi numérique ne modifiera pas en soi le rapport de forces entre les principales devises.
- C’est le système interbancaire transfrontalier de la Chine (CIPS), en capacité de communiquer directement avec d’autres systèmes de paiement, qui renforcera le rôle international du renminbi.
- Le renminbi manque encore de certaines caractéristiques essentielles des monnaies de réserve fiables: absence d’une banque centrale indépendante et insuffisance de l’état de droit.
- Indicateurs actuels du renminbi:
- Utilisé pour environ 3 % des transactions internationales de paiement.
- Quelque 3 % des réserves de change mondiales sont détenues en renminbi.
- Ces indicateurs sont susceptibles d’augmenter avec le développement de l’économie chinoise et l’ouverture progressive de ses marchés financiers, mais le renminbi est peu susceptible de menacer gravement l’hégémonie du dollar sans réformes institutionnelles majeures en Chine.
Effets pour les pays émergents: opportunités et risques
- Avantages:
- Amélioration de l’accès des entreprises et des ménages aux marchés financiers internationaux.
- Réduction des coûts et des risques liés aux paiements internationaux; baisse des commissions sur les envois de fonds des migrants.
- Meilleure diversification des portefeuilles et accès à des réservoirs mondiaux de capitaux.
- Risques:
- Accroissement de l’exposition des pays en développement aux aléas des politiques des grandes banques centrales et à la volatilité des flux de capitaux.
- Efficacité réduite des contrôles des mouvements de capitaux; possibilité d’utilisation des cryptomonnaies comme instruments de fuite des capitaux.
- Volatilité accrue des taux de change et complexification de la gestion des politiques nationales, avec conséquences néfastes sur la stabilité économique et financière.
Réactions attendues et limites des alternatives aux réserves en dollars
- Tendance probable des pays émergents à augmenter leurs stocks de réserves de change en monnaie forte pour se protéger.
- Exemples de limites aux alternatives:
- Or: marchés insuffisamment liquides pour vendre un gros stock rapidement sans provoquer un plongeon du cours.
- Cryptomonnaies comme le Bitcoin: valeur très instable.
- Renminbi: pas totalement convertible.
- Attente d’une demande continue, voire croissante, pour des « actifs sans risque » liquides, disponibles en grandes quantités et garantis par des pays dotés de systèmes financiers éprouvés — rôle principal assuré par le dollar des États‑Unis.
- Observations récentes: augmentation modeste de la part des dollars australien, canadien et néo‑zélandais dans les réserves de change mondiales; l’euro, la livre britannique et le yen n’ont que très légèrement grignoté la part du dollar.
Victimes collatérales potentielles
- Pays de taille plus modeste et moins développés, surtout ceux dont la banque centrale ou la monnaie manque de crédibilité, pourraient être envahis par des monnaies numériques étrangères.
- Risque de substitution des monnaies nationales par:
- Cryptomonnaies stables privées, souvent adossées au dollar.
- MNBC émises par de grands pays.
- Même une cryptomonnaie instable comme le Bitcoin peut servir de refuge en période de crise.
- Probabilité élevée d’une poursuite de la dollarisation des économies si les versions numériques du dollar deviennent facilement accessibles mondialement.
- Paradoxalement, l’essor des technologies numériques pourrait conduire à une plus grande centralisation du pouvoir monétaire, renforçant certaines monnaies (notamment le dollar) plutôt que les fragilisant.
Le « piège du dollar »
- Position des détenteurs étrangers d’actifs américains:
- Les investisseurs étrangers, dont les banques centrales, détiennent près de 8 mille milliards de dollars de dette publique des États‑Unis.
- Au total, les obligations financières des États‑Unis envers le reste du monde représentent 53 mille milliards de dollars.
- Les actifs étrangers détenus par les investisseurs américains s’élèvent à environ 35 mille milliards de dollars et sont libellés presque exclusivement en devises étrangères.
- Mécanisme du piège:
- Les passifs américains étant libellés en dollars, une dépréciation du billet vert n’affecterait pas le montant dû par les États‑Unis mais réduirait la valeur en monnaie locale des créances détenues par l’étranger (ex.: les obligations d’État américaines détenues par la Chine vaudraient moins en renminbi).
- En revanche, une appréciation des monnaies étrangères augmenterait la valeur en dollars des actifs étrangers détenus par des investisseurs américains, constituant un gain pour les États‑Unis.
- Ainsi, bien que débiteurs nets, les États‑Unis pourraient bénéficier d’une dépréciation du dollar au détriment du reste du monde, ce qui crée un « piège du dollar » dissuadant même ses adversaires de souhaiter une forte baisse du billet vert.
Conclusion — perspectives
- Le dollar continuera probablement à jouer le rôle de principale monnaie de réserve, même si son statut de monnaie de paiement pourrait s’affaiblir (ce dernier point n’est pas certain).
- Les nouvelles technologies et la situation géopolitique sont plus susceptibles de modifier l’importance relative des autres monnaies que de renverser la primauté du dollar.
- Plutôt que de faire tomber le dollar de son piédestal, ces changements pourraient conforter sa position.
ESWAR PRASAD — Finances & Développement, Juin 2022.