D’une façon plus générale, comme l’a indiqué la propre enquête de la Réserve fédérale, la SVB a fait faillite « car elle a été le cas d’école de la mauvaise gestion bancaire ». Si tel est le cas, l’instabilité des dépôts à vue non assurés peut être une caractéristique, et non une anomalie, du système. Si les déposants non assurés sont attentifs, ils peuvent rapidement mettre fin à la gestion incompétente ou cupide des banques, faisant ainsi économiser des sommes considérables aux contribuables. S’ils sont anesthésiés par l’argument rebattu par les régulateurs selon lequel « ce n’est pas le moment de s’inquiéter de l’aléa moral », les déposants non assurés ne seront plus attentifs à l’avenir. Un gouvernement qui montre à plusieurs reprises sa volonté de venir à la rescousse a peu de crédibilité lorsqu’il affirme que ce sera différent la prochaine fois.
La décision des autorités a été prise à l’issue d’un énorme travail de lobbying, notamment de la part d’investisseurs en capital-risque, qui ont lancé de nombreux appels à l’aide. David Sacks, de Craft Ventures, a déclaré sur Twitter : « Je demande aux régulateurs bancaires de garantir l’intégrité du système. Soit les dépôts aux États-Unis sont sûrs, soit ils ne le sont pas ». Le milliardaire Bill Ackman, titan des fonds spéculatifs, a indiqué sur Twitter : « Si les capitaux privés ne peuvent pas apporter de solution », il faudrait envisager un renflouement par l’État. Le gouverneur de Californie, Gavin Newsom, est l’un des hommes politiques à avoir fait l’éloge de ce sauvetage. Trois de ses domaines viticoles étaient clients de la SVB, et un dirigeant de la SVB siège au conseil d’administration de l’association caritative de sa femme, selon The Intercept. Les avoirs de Newsom sont placés dans une fiducie sans droit de regard depuis qu’il a été élu gouverneur en 2018.
Le fait que les règles d’assurance du système puissent être remaniées de façon à avantager les gros déposants rappelle une contradiction inhérente à la vénérable tradition économique de Chicago, que nous avons mise en évidence il y a 20 ans dans notre ouvrage intitulé « Sauver le capitalisme des capitalistes ». D’une part, la tradition de Chicago affirme que le fonctionnement libre et équitable des marchés nécessite avant tout l’existence de droits de propriété bien définis et dûment respectés. D’autre part, elle affirme que toute forme de réglementation est susceptible d’être accaparée par des intérêts particuliers. Si les intérêts particuliers peuvent s’approprier la réglementation (et le rapport post-mortem de la Réserve fédérale sur la SVB révèle que des modifications ont été apportées aux règles en 2019, permettant à des banques comme la SVB de fonctionner avec moins de transparence et moins de contrôles), pourquoi ne sont-ils pas en mesure de s’approprier la définition et le respect des droits de propriété ? Pourquoi de puissants investisseurs en capital-risque ne peuvent-ils pas simplement redéfinir les dépôts non assurés en dépôts assurés, au nom d’un quelconque bien public plus vaste ?
S’ils le peuvent, le capitalisme de la libre entreprise n’est pas le produit inévitable d’un gouvernement minimaliste, mais une création politique qui peut se développer et survivre uniquement dans des conditions très particulières. Sinon, il tend vers un état naturel qui est le népotisme généralisé ou, dans sa forme plus modérée, le capitalisme pro-entreprise, plutôt que le capitalisme pro-marché.
Dans notre ouvrage, nous avons analysé le développement et la survie des marchés financiers, car ils sont probablement les marchés les plus fragiles, mais l’argument est plus général. Nous avons fait valoir que « les plus grands ennemis politiques du capitalisme ne sont pas les syndicalistes militants qui crachent du vitriol sur le système, mais le cadre supérieur en costume rayé, qui vante les vertus des marchés concurrentiels chaque fois qu’il respire, tout en essayant de les anéantir chaque fois qu’il agit ». Plutôt que de créer et de soutenir les marchés, les capitalistes nuisent au fonctionnement du marché, car ils se sentent menacés, non seulement par le marché concurrentiel lui-même, mais aussi par les institutions qui permettent aux marchés de fonctionner. « Ceux qui sont puissants économiquement s’inquiètent des institutions qui sous-tendent les marchés libres, car elles traitent tout le monde de la même façon, rendant le pouvoir superflu. »
Nous avons constaté que « les marchés ne peuvent pas prospérer sans la main très visible du gouvernement, indispensable pour mettre en place et maintenir l’infrastructure permettant aux acteurs d’échanger librement et en toute confiance ». Mais se pose alors la question de savoir qui « a intérêt à pousser le gouvernement à soutenir le marché concurrentiel. En effet, même si tout le monde bénéficie collectivement de biens et services de meilleure qualité et de l’égalité d’accès rendue possible par les marchés concurrentiels, personne en particulier ne réalise d’énormes profits en maintenant le système concurrentiel et les règles du jeu équitables. En conséquence, tout le monde est incité à n’en faire qu’à sa guise et à laisser à quelqu’un d’autre le soin de défendre le système. »
Le capitalisme de la libre entreprise n’est donc pas le stade final d’un processus d’évolution déterministe. « Il vaut mieux le considérer comme une plante fragile, qui doit sans cesse être protégée contre les attaques incessantes de la mauvaise herbe des intérêts particuliers. »