L’intelligence artificielle a un penchant pour les affirmations claires, péremptoires... et souvent fausses. Plus qu’un défaut technique transitoire, cette caractéristique témoigne de la difficulté que nous avons tous — y compris les architectes humains de l’IA — à gérer l’incertitude.
John Maynard Keynes, en revanche, comprenait que l’avenir est par nature imprévisible et qu’il est préférable d’« avoir vaguement raison que précisément tort ». Cette prise de conscience a révolutionné l’économie au XXe siècle, et ce n’est là qu’une de ses nombreuses idées qui se révèlent encore plus pertinentes en la période d’extrême incertitude que nous connaissons.
Pour comprendre l’importance de Keynes aujourd’hui, il faut retourner à son génie originel, examiner comment son sens de l’observation et sa philosophie ont nourri ses modèles économiques souples, pour ensuite appliquer ses idées aux problèmes de 2026.
Deux principes philosophiques ont fondé sa pensée économique : en éthique, la distinction entre le « bien comme moyen » et le « bien comme fin » ; en épistémologie, l’existence d’une incertitude irréductible. Je reviendrai sur le premier de ces principes plus tard. S’agissant du second, ce sont ses travaux sur l’incertitude qui ont conduit Keynes à donner à la monnaie son rôle central dans l’économie.
Loin d’être un simple outil passif d’échange, la monnaie, a-t-il démontré, constitue un refuge psychologique capable de précipiter toute une économie vers l’effondrement lorsque les individus se replient sur la sécurité du numéraire — un phénomène que nous avons observé à de multiples reprises au cours de ce siècle et vers lequel nous sommes peut-être en train de nous diriger à nouveau.
À ses yeux, ce désir de détenir des liquidités relevait d’une faute morale — indissociable de ce qu’il appelait « l’amour de l’argent », une maladie de l’esprit qui vide l’économie de sa vitalité. Nous examinerons comment cette dimension « vampirique » de la monnaie engendre un rapport de force entre ceux qui prêtent et ceux qui bâtissent, un conflit qui, selon Keynes, a structuré dans une large mesure l’histoire humaine.
Constatant que « les mitrailleuses et les camps de concentration » avaient fait suite au chômage de masse de la Grande Dépression, il écrit qu’« il pourrait être possible, grâce à une analyse juste du problème, de guérir les maux tout en préservant l’efficience et la liberté ». Comprendre les réussites et les limites du système de l’après‑Seconde Guerre mondiale que Keynes a contribué à façonner revêt aujourd’hui une importance cruciale, à un moment où ce système est sans doute plus mouvant qu’à aucun moment depuis sa mort.
Une « analyse juste » des idées de Keynes offre des pistes sur la manière de répondre aux déséquilibres commerciaux et extérieurs actuels, ainsi qu’aux perturbations financières, sans recourir à des instruments rudimentaires tels que les droits de douane à l’échelle mondiale. Ses idées peuvent aider à répondre aux questions éthiques posées par l’IA. Plus généralement, il propose un cadre permettant de gérer un monde qui semble de plus en plus hors de contrôle.
Rationnellement irrationnel
Pour saisir l’attachement de Keynes à la prise en compte de l’incertitude, il convient de partir de sa conception particulière de la probabilité. Les économistes néoclassiques qui l’ont précédé estimaient que l’avenir était prévisible. Ce n’était pas son cas. Il décrivait la probabilité comme le degré de croyance que l’on peut accorder à une conclusion en fonction de preuves. « Il est toujours possible de bricoler une formule pour qu’elle soit plus ou moins compatible avec un ensemble limité de faits passés, écrit-il, mais que cela vient-il prouver ? »
En réalité, il est rationnel de répondre de manière « irrationnelle » par la thésaurisation lorsqu’il n’existe aucune base solide permettant d’établir des prévisions quant à l’avenir. Sa prise de conscience stupéfiante, selon laquelle l’argent joue « un rôle à part entière » dans le théâtre économique — et ne se contente pas de faciliter les échanges, comme le croyaient les économistes qui l’ont précédé —, s’est forgée au fil d’un quart de siècle.
Le processus a débuté par une attaque contre l’étalon-or. Le problème, selon lui, tenait au fait que la rareté de l’or engendrait un biais déflationniste, alors que l’expansion de l’activité économique nécessite un volume croissant de monnaie pour assurer la fluidité des échanges. Lorsque l’or venait à manquer, l’économie dans son ensemble s’effondrait, comme ce fut le cas lors de la Longue Dépression des années 1880–90.
L’instrument initialement proposé par Keynes pour libérer l’économie de ses entraves dorées était la théorie quantitative de la monnaie. Elle promettait de rétablir la « neutralité » monétaire grâce à une monnaie élastique gérée de manière scientifique afin de répondre aux « besoins du commerce ». Il n’a toutefois pas tardé à se rendre compte que ce mécanisme ne réagissait pas suffisamment vite.
L’innovation suivante, exposée dans son Traité sur la monnaie (1930), consistait à examiner les implications d’une monnaie circulant à différentes vitesses. Keynes y classait les flux monétaires en deux types de circulation : l’un pour ce qu’on appelle aujourd’hui l’économie « réelle », l’autre pour la circulation « financière », permettant ainsi d’expliquer comment les prix des actifs et le chômage peuvent augmenter simultanément à court terme. Cela n’expliquait toutefois pas la thésaurisation.
La Grande Dépression a ensuite débouché sur la théorie de la préférence pour la liquidité, l’étape finale de la théorie de la monnaie de Keynes. « Il pourrait encore arriver, déclarait‑il en 1932, que le prêteur, dont la confiance a été ébranlée par son exposition aux risques, continue d’exiger pour les nouvelles entreprises des taux d’intérêt que l’emprunteur ne peut raisonnablement espérer dégager. »
Prime de liquidité
Un effondrement de l’investissement constitue simultanément une fuite vers la liquidité. Cette fuite dote la monnaie d’une valeur additionnelle — une « prime de liquidité » — qui tend à faire augmenter les taux d’intérêt plutôt qu’à les réduire, à rebours des prédictions de la théorie économique orthodoxe. On observe la préférence pour la liquidité à l’œuvre aujourd’hui. Elle explique la crise financière mondiale de 2008, la ruée vers les liquidités du début de la pandémie de COVID-19, les fluctuations spectaculaires du cours des actions connues comme des « krachs éclairs » et d’autres secousses récentes sur les marchés.
Tous ces phénomènes tiennent à l’incertitude irréductible concernant l’avenir. « Par « connaissance incertaine », permettez-moi de préciser que je n’entends pas simplement distinguer ce qui est connu avec certitude et ce qui est seulement probable. Le jeu de la roulette n’est pas, en ce sens, soumis à l’incertitude… J’utilise ce terme dans le sens où la perspective d’une guerre en Europe est incertaine, tout comme le prix du cuivre ou le taux d’intérêt dans 20 ans, ou encore l’obsolescence d’une nouvelle invention… Sur ces questions, il n’existe aucun fondement scientifique permettant de formuler une quelconque probabilité calculable. »
Dans ces marchés marqués par une forte carence d’information, les investisseurs s’appuient sur des conventions quant à l’évolution future des prix. Lorsque ces conventions s’effondrent, ce qu’elles ne manquent pas de faire régulièrement — tant leurs fondations sont fragiles —, s’ensuit une fuite devant l’engagement. La monnaie prend alors le contrôle de la dynamique économique.