Les enseignements de Keynes pour notre temps
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- Authors: ROBERT SKIDELSKY
- Published: June 30, 2026
Thèse centrale
- L’intelligence artificielle tend vers des affirmations péremptoires alors que la gestion de l’incertitude reste cruciale.
- John Maynard Keynes a affirmé qu’il est préférable d’« avoir vaguement raison que précisément tort », et sa philosophie morale et son acceptation de l’incertitude offrent un guide pour l’économie, la finance et les marchés à l’ère de l’IA.
- L’article retrace le parcours intellectuel de Keynes pour appliquer ses idées aux problèmes contemporains de 2026.
Keynes sur l’incertitude et la monnaie
- Keynes distingue une incertitude irréductible de la probabilité calculable : « Par “connaissance incertaine”, permettez‑moi de préciser que je n’entends pas simplement distinguer ce qui est connu avec certitude et ce qui est seulement probable. Le jeu de la roulette n’est pas, en ce sens, soumis à l’incertitude… »
- La monnaie n’est pas un simple instrument d’échange mais un refuge psychologique qui peut conduire à l’effondrement économique lorsque les agents se replient sur la liquidité.
- Étapes de sa pensée monétaire :
- Critique de l’étalon‑or pour son biais déflationniste et son rôle dans la Longue Dépression des années 1880–90.
- Traité sur la monnaie (1930) : analyse de vitesses différentes de circulation monétaire entre économie « réelle » et circulation « financière ».
- Théorie de la préférence pour la liquidité (après la Grande Dépression) : la fuite vers la liquidité peut créer une « prime de liquidité » qui tend à faire augmenter les taux d’intérêt.
- Exemples contemporains de la préférence pour la liquidité :
- la crise financière mondiale de 2008
- la ruée vers les liquidités du début de la pandémie de COVID‑19
- les « krachs éclairs » et d’autres secousses récentes sur les marchés
Conséquences morales et sociales
- La propension à thésauriser est pour Keynes liée à une faute morale : « l’amour de l’argent », pathologie psychique qui peut drainer la vitalité économique.
- Image récurrente : la légende du roi Midas comme symbole de la dimension « vampirique » de l’argent.
- Keynes voit le rapport de force entre créanciers et débiteurs comme un fil conducteur de l’histoire ; ses réformes visaient à réduire le pouvoir des créanciers et à mobiliser le désir d’enrichissement privé pour dynamiser l’investissement productif.
- Mise en garde éthique et politique : sans restauration de la croyance en un avenir positif, les difficultés économiques, géopolitiques et spirituelles peuvent s’aggraver, posant la question historique — reprise de Keynes en 1936 — de savoir s’il faut une apocalypse pour changer les schémas de pensée ou si une meilleure analyse peut sauver la civilisation en paix et en liberté.
Trois leçons de Keynes pour notre temps (points saillants et recommandations)
- Retour à la finalité de la croissance économique
- Interroger « de combien de croissance en plus et de quel type de croissance avons‑nous besoin pour garantir les conditions matérielles d’une bonne vie ? »
- Remettre l’activité économique à sa fonction de moyen pour parvenir à une bonne vie, ce qui peut recentrer les questions éthiques posées par l’IA.
- Utiliser cette perspective pour affronter la coexistence d’une accumulation massive de richesse et d’un sous‑emploi généralisé, et pour justifier l’investissement public.
- Remettre l’argent en circulation
- Rappel historique : Keynes attaquait la rareté de l’or et l’accumulation des pays excédentaires (ex. les États‑Unis) ; il proposait des réformes de l’ordre monétaire mondial, dont l’Union internationale de compensation.
- Évaluation du système de Bretton Woods (1944) : la convertibilité du billet vert en or a conduit au « syndrome du roi Midas » des États‑Unis et à une surévaluation du dollar par rapport aux monnaies concurrentes.
- Politique alternative recommandée par Keynes : remplacer la fonction de réserve du dollar par une nouvelle monnaie de réserve internationale — le « bancor » — ou, de façon pragmatique aujourd’hui, augmenter progressivement les droits de tirage spéciaux des membres du FMI.
- Référence historique : en 2009, Zhou Xiaochuan a relancé l’idée du bancor de Keynes comme moyen d’apporter des liquidités pour l’expansion du commerce international.
- Observation critique : les droits de douane recourus récemment (mention du président Donald Trump) ont visé un réalignement monétaire mais ont provoqué d’importantes perturbations commerciales et financières.
- Affronter sans crainte des temps dangereux
- Keynes invite à chercher des remèdes audacieux aux maux du capitalisme tout en préservant « l’efficience et la liberté ».
- Questions contemporaines soulevées :
- la division du monde en blocs hostiles et le risque d’une régression vers la barbarie ;
- la capacité de la démocratie à dompter l’oligarchie financière, à remédier aux conflits raciaux et culturels, à investir pour contrer les inégalités internes et le réchauffement planétaire ;
- le risque d’un repli démocratique accompagné de violences nationales et internationales.
- Rappel historique : la Seconde Guerre mondiale, plus que la Théorie générale, a permis le plein emploi, illustrant que Keynes se méfie des remèdes qui nécessitent la guerre ; ses idées restent applicables à des fins pacifiques et productives.
Autres éléments factuels contenus dans le texte
- Dates et repères :
- Traité sur la monnaie : 1930
- Référence à 1932 pour la question des taux d’intérêt demandés par les prêteurs
- Longue Dépression : années 1880–90
- Crise financière mondiale : 2008
- Relance de l’idée du bancor : 2009
- Bretton Woods : 1944
- Référence à 1936 (formulation de Keynes sur la nécessité d’une apocalypse ou d’une meilleure analyse)
- Note rédactionnelle : l’auteur est décédé le 15 avril à l’âge de 86 ans ; les dernières modifications de l’article, fondé sur son ouvrage à paraître Keynes for Our Times, ont été validées par son assistant Attila Mesterházy.
Article: Les enseignements de Keynes pour notre temps — ROBERT SKIDELSKY, FINANCES & DÉVELOPPEMENT, JUIN 2026.