Combien de temps le monde passe-t-il au travail ?
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- Authors: AMORY GETHIN, Emmanuel Saez
- Published: June 30, 2026
Panorama et constat principal
- Le développement économique ne réduit pas automatiquement le temps de travail hebdomadaire ; ce sont les choix de politique sociale qui déterminent l’organisation du travail.
- Les auteurs construisent un nouveau jeu de données mondial couvrant 160 pays et 97 % de la population mondiale, avec des séries chronologiques sur plus de 20 ans pour 86 pays.
- Les conclusions remettent en cause l’idée selon laquelle l’enrichissement et le progrès technologique conduiraient mécaniquement à une réduction du temps de travail.
Données et méthodologie
- Principales sources : enquêtes auprès des ménages rassemblées par l’Organisation mondiale du travail et la Banque mondiale, complétées par d’autres enquêtes nationales et internationales.
- Couverture : presque toutes les enquêtes jamais menées auprès de la population active dans le monde.
- Conventions : calcul du nombre d’heures de travail hebdomadaires pour l’ensemble des emplois contribuant à la production économique ; inclusion du travail agricole non rémunéré ; exclusion des tâches domestiques (ménage, cuisine, prise en charge familiale).
Statistiques globales clés
- 59 % des personnes de 15 ans et plus occupent un emploi.
- Les personnes employées travaillent en moyenne 43 heures par semaine.
- En tenant compte des personnes sans emploi, les adultes travaillent en moyenne environ 25 heures par semaine.
- Forte asymétrie par sexe : environ deux tiers des heures travaillées dans le monde le sont par des hommes, environ un tiers par des femmes.
- Profil par âge : heures travaillées au plus bas chez les adolescents, augmentent au début de l’âge adulte, pic à la force de l’âge, baisse brutale après 60 ans.
- Classe d’âge de forte activité (20–59 ans) : stabilité historique du temps de travail total ; aux États-Unis, moyenne de 30 heures par semaine en 1900, presque comme aujourd’hui.
Développement économique et heures travaillées
- Relation entre heures travaillées par adulte et revenu par habitant : légère courbe en cloche — on travaille le moins dans les pays pauvres et les pays riches, et le plus dans les pays à revenu intermédiaire.
- Les niveaux de revenu expliquent une faible part des variations du temps de travail.
- Exemples : pays à faible temps de travail incluent la France, l’Afrique du Sud et l’Afghanistan ; pays à temps de travail élevé incluent Madagascar, le Viet Nam et la Chine.
- Dans les pays à revenu intermédiaire (ex. Inde, Pakistan), les personnes en emploi travaillent plus de 45 heures par semaine.
- Exceptions : États-Unis et Singapour — pays riches avec des horaires de travail chargés.
- Conclusion : le développement accroît capacités et productivité, mais ne détermine pas mécaniquement le nombre d’heures travaillées.
Rôle de l’âge, de la scolarisation et des retraites
- Diminution marquée des horaires chez les jeunes et les personnes âgées à mesure que les pays se développent.
- Principales causes institutionnelles :
- Jeunes : hausse de la scolarisation réduit le temps de travail des adolescents.
- Âgés : essor des régimes de retraite publics permet de réduire le temps de travail en partant à la retraite sans perte excessive de revenu.
- Après prise en compte de la scolarisation et des retraites, le revenu national ne prédit plus le nombre d’heures travaillées pour les jeunes et les vieux.
Réorganisation entre hommes et femmes
- Dans la classe d’âge 20–59 ans, le temps de travail total est resté remarquablement stable quel que soit le niveau de développement.
- Transformation majeure : diminution des heures travaillées chez les hommes et augmentation des heures de travail rémunéré chez les femmes à mesure que les pays se développent.
- Mécanismes :
- Masculin : réduction des horaires pour les personnes en emploi.
- Féminin : hausse des taux d’emploi avec la suppression des obstacles à la participation des femmes à la main-d’œuvre.
- Effet agrégé : ces tendances se compensent souvent, maintenant une stabilité du temps de travail total tout en redistribuant le travail entre sexes.
Fiscalité, réglementation et organisation du travail
- Observation : corrélation inverse entre niveau d’imposition du travail et nombre d’heures travaillées (ex. pays à faible imposition comme l’Inde tendent à travailler plus ; pays à forte fiscalité comme la France travaillent moins).
- Analyse plus approfondie : une fois prises en compte la réglementation du travail et la généralisation de l’emploi formel, l’effet direct de la fiscalité sur le temps de travail disparaît.
- Facteurs institutionnels déterminants :
- Plafonds sur le temps de travail.
- Règles sur les heures supplémentaires.
- Congés payés.
- Régimes de retraite.
- Prévalence des contrats de travail formels et réglementation plus stricte du temps de travail dans les pays avancés.
- Conclusion : la baisse du temps de travail reflète des décisions publiques sur l’organisation du travail plutôt que de simples réponses individuelles à des incitations fiscales.
Implications pour les décideurs et économistes
- L’organisation du travail est le reflet d’une interaction complexe entre choix socioculturels et politiques publiques (droit du travail, fiscalité, éducation, retraites).
- Les politiques publiques façonnent l’équilibre travail-loisir ; ce n’est pas uniquement une question de préférences individuelles ou de niveau de revenu.
- Pour comprendre et influencer le temps de travail, il est essentiel de porter attention aux institutions et à la réglementation (scolarisation, retraites, droit du travail, formalisation de l’emploi).
FINANCES & DÉVELOPPEMENT, JUIN 2026 — “Combien de temps le monde passe-t-il au travail ?”, Amory Gethin et Emmanuel Saez.