« En quoi consiste la géoéconomie » ? Telle est la question que m’avait posée un haut responsable des finances brésilien assis à mes côtés alors que je présidais une des séances du G20 réuni à Rio de Janeiro en 2024, pendant la présidence du Brésil. Une délégation de l’Atlantic Council était venue pour débattre des jetons indexés, des chaînes d’approvisionnement et des réserves de change russes.
Je lui avais aussitôt répondu : « Eh bien, la géoéconomie, c’est précisément ce que nous faisons ici, en mêlant finance et sécurité nationale. Ah !, avait-il dit, ajoutant après une pause : Au Brésil, nous appelons cela la politique. »
Le fait est que, si beaucoup d’Occidentaux en particulier aux États-Unis et en Europe redécouvrent le concept de géoéconomie, dans le reste du monde, le terme désigne simplement la façon de faire des affaires. L’idée de séparer la sécurité nationale de l’économie n’a guère de sens pour les dirigeants de pays comme l’Inde ou la Türkiye, et bien sûr le Brésil, qui se lèvent chaque jour en redoutant un choc géopolitique qui pourrait restreindre leurs approvisionnements énergétiques ou un conflit politique régional qui effraierait les investisseurs étrangers et déclencherait une fuite soudaine de capitaux.
Pendant une grande partie de l’après-guerre froide, jusqu’à la pandémie et l’invasion de l’Ukraine par la Russie, les États-Unis et l’Europe pouvaient s’offrir le luxe de souvent séparer la politique économique de la sécurité nationale. Même après le 11 septembre et la multiplication des sanctions financières, les responsables du Trésor à Washington devaient encore se battre pour participer aux discussions sur les guerres en Iraq ou en Afghanistan.
Wall Street et Washington pouvaient alors travailler chacun de leur côté et le faisaient fréquemment. Au cours des 15 dernières années, tandis que les chefs des deux grands partis et les membres du Congrès n’ont cessé de tirer le signal d’alarme à propos du traitement que la Chine réservait à la propriété intellectuelle et des surcapacités industrielles de ce pays, les entreprises financières américaines ont intensifié leurs investissements, faisant gonfler les flux financiers à destination de Beijing.
Aujourd’hui, il n’est plus possible de compartimenter politique économique et sécurité nationale. Les États-Unis redécouvrent la géoéconomie, et ce, dans un système qui est aussi le cœur battant de la finance mondiale. Comme nous l’avons vu ces cinq dernières années avec la montée en puissance des politiques industrielles, la participation de l’État dans les entreprises privées et les sanctions radicales qui réorientent l’activité de secteurs entiers et de banques, cette évolution est, et demeurera, une expérience douloureuse et parfois coûteuse.
Certains s’en désoleront, d’autres s’en réjouiront, mais il est indéniable que la géoéconomie a été la norme pendant l’essentiel de l’histoire des États-Unis. Les trois dernières décennies ont été l’exception.
La géoéconomie est depuis longtemps un objet de recherche fécond, mais la géoéconomie théorique des manuels n’est pas vraiment adaptée au monde de maintenant.
La géoéconomie actuelle est au carrefour de la finance, de la sécurité nationale et de la macroéconomie. Elle rend compte de la façon dont les échanges commerciaux et les flux de capitaux sont remodelés en temps réel par des rivalités stratégiques. À l’Atlantic Council, nous distinguons trois piliers. Le premier est l’avenir du capitalisme et du commerce (système de Bretton Woods, défi de la croissance inclusive, etc.). Le deuxième est l’avenir de la monnaie, qui concerne les jetons indexés, les cryptomonnaies, les monnaies numériques de banque centrale et les systèmes de paiement. Le troisième est la diplomatie économique, c’est-à-dire les outils de géoéconomie tels que les sanctions, le contrôle des exportations et les droits de douane.
La guerre froide
Un exemple parfait de géoéconomie fourni par l’histoire des États-Unis est le lancement du Comité de coordination pour le contrôle multilatéral des exportations (COCOM) en 1949. Au début de la guerre froide, Averell Harriman, le Secrétaire au commerce du président Truman et aussi l’un des fondateurs de la célèbre société Brown Brothers Harriman de Wall Street, a déclaré que les États-Unis ne pouvaient pas conduire seuls une politique de contrôle des exportations pour limiter la puissance militaire soviétique et que les pays occidentaux devaient se coordonner avec leurs alliés.
Les États-Unis ont alors travaillé d’abord avec l’Allemagne de l’Ouest, la France, le Royaume-Uni et puis au total 17 pays pour établir des listes, notamment une liste de technologies à double usage où figuraient les ordinateurs et leurs processeurs. En 1952, le même groupe a lancé un projet analogue, CHINCOM, reposant sur des contrôles encore plus stricts visant les exportations d’informatique de pointe vers la Chine. Tout ceci semble étrangement familier.
Ces efforts n’ont été ni indolores ni gratuits. Les entreprises ont tenté de contourner les contrôles. La désignation de certains produits a provoqué des tensions entre les États-Unis et d’autres pays, dont le peu reluisant scandale Toshiba–Kongsberg de la fin des années 80, lorsque les Soviétiques ont mis la main sur des pièces qu’ils ont utilisées pour rendre leurs sous-marins plus silencieux.
Mais le système était globalement efficace et a rempli sa mission jusqu’à sa suppression, au début des années 90.
Évidemment, tout comme aujourd’hui, la géoéconomie n’avait pas seulement avoir avec les marchandises : elle est et a toujours été en rapport avec la façon dont l’argent nécessaire à leur achat circule dans le monde entier.
Prenons le cas, par exemple, de la Société mondiale de télécommunications financières interbancaires (Society for Worldwide Interbank Financial Telecommunication, SWIFT) créée au début des années 70. Après la suspension de la convertibilité du dollar en or décidée par le président Richard Nixon, les transactions transfrontières dans toute une série de monnaies se sont accélérées. La First National City Bank (qui deviendra la Citibank) a mis au point une nouvelle norme de messagerie mondiale, mais le risque de voir un seul grand établissement américain dominer le secteur des paiements en a rebuté plus d’un, surtout en Europe.
Un consortium bancaire s’est donc constitué entre les États-Unis et l’Europe et une solution de compromis a été trouvée, avec l’instauration du système SWIFT, qui serait très dépendant d’établissements financiers des États-Unis, mais aurait son siège en Belgique.
De nos jours, un affrontement du même ordre se joue entre alliés. Une étude de 2025 commandée par le Parlement européen a signalé que « pour les banques européennes, mais aussi pour la souveraineté financière de l’Union, continuer à dépendre de systèmes de paiement non européens (Visa et Mastercard en particulier) représentait un facteur de vulnérabilité structurelle ». Qu’ont en commun Visa et Mastercard ? Ce sont des sociétés américaines. Remplacez Visa et Mastercard par First National City Bank : les mêmes conclusions auraient pu être formulées en 1971.
La géoéconomie aujourd’hui
Mais la situation est différente aujourd’hui, car l’économie mondiale a changé. La première économie du monde, où la finance représente environ un quart des bénéfices d’entreprises, dont le marché du Trésor — qui pèse approximativement 30 000 milliards de dollars — est le point d’ancrage du système financier mondial et dont la banque centrale est régulièrement intervenue pour stabiliser les marchés, non seulement pour les Américains, mais pour le reste du monde, est en train de repenser son modèle. Cela n’a échappé à personne.
En 2020, le directeur du Conseil économique national du président Joe Biden a demandé à prononcer un discours sur la « nouvelle politique industrielle » à l’Atlantic Council. Une surprise pour nous : depuis des années, la politique industrielle était un gros mot à Washington. Mais ce discours était un signe annonciateur de la tendance qui s’esquissait déjà.
Dans les années qui ont suivi, les autorités de plusieurs pays émergents ont pu constater avec une certaine satisfaction que les États-Unis se rapprochaient progressivement de leur modèle. À Delhi en 2024, un haut dirigeant a fait remarquer que toutes ces conférences des États-Unis consacrées pendant des années aux marchés libres et ouverts avaient peut-être été « un peu une erreur ». Bon nombre de ces mêmes pays ont passé la dernière décennie à constituer des réserves de change, diversifier leurs fournisseurs et signer des accords régionaux d’échanges de devises pour amortir les chocs qu’ils pensaient subir tôt ou tard. Aujourd’hui, cette résilience est mise à l’épreuve et les États-Unis s’intéressent de très près à un type de formulation de la politique économique qu’ils ont trop longtemps ignoré.
Toutefois, ce serait une erreur d’imaginer que la nouvelle version américaine de la géoéconomie ressemblera à la version de la guerre froide. À l’époque, les États-Unis étaient une locomotive de l’industrie manufacturière capable de surpasser ses adversaires en tout, de la voiture au téléviseur. Tout au long des années 60 et 70, la croissance du PIB des États-Unis et leur part mondiale dans l’industrie manufacturière étaient systématiquement deux fois supérieures à celles de l’Union soviétique. Et même quand cette supériorité s’est mise à décliner, dans les années 80, c’est parce que le Japon, un allié, était en train de combler son retard sur les États-Unis. Cette nouvelle donne a rendu les négociations sur tous les sujets, du commerce à la monnaie, plus faciles à gérer.