En 1990, la dette publique des États-Unis représentait 43 % de leur produit national brut (PNB). La croissance économique était atone, le taux de chômage dépassait les 5 % et le Bureau du budget du Congrès prévoyait que le déficit se réduirait au cours des cinq années suivantes, pour passer de 4,0 à 1,8 % du PNB.
Pourtant, le président George H. W. Bush était vivement préoccupé par l’accumulation de la dette publique, si bien qu’il arracha un accord avec la majorité démocrate au Congrès pour renflouer les finances publiques. Comme il s’était fait élire sur la promesse de ne créer aucun nouvel impôt, il ne faisait aucun doute que cet accord, qui prévoyait des hausses d’impôts et des coupes dans les dépenses censées permettre des économies de 500 milliards de dollars sur cinq ans, était politiquement risqué. Deux ans plus tard, George H. W. Bush échouait à se faire réélire.
En juillet 2025, alors que la dette publique des États-Unis avoisine les 100 % du produit intérieur brut (le PIB, désormais l’indicateur privilégié de la taille d’une économie, et dont le montant est à peine inférieur à celui du PNB), que le chômage a dépassé la barre des 4 % et que le déficit devrait se creuser pour passer de 5,5 % à 5,9 % du PIB d’ici 2030, le Congrès à majorité républicaine, sous l’impulsion du président Donald J. Trump, a accouché de la loi dite « One Big Beautiful Bill Act », pour un coût d’environ 2 000 milliards de dollars sur les cinq prochaines années.
Le contraste entre ces deux épisodes, à 35 ans d’écart, témoigne d’une remarquable évolution des mentalités vis-à-vis de la dette publique aux États-Unis. Les finances publiques de la première puissance économique mondiale sont dans une situation précaire : le ratio de la dette publique au PIB est sur le point de dépasser le record atteint au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Mais à la différence de ce qui s’était produit en 1946, la situation actuelle des comptes publics américains ne s’améliorera pas à la faveur des considérables « dividendes de la paix » qu’avait représentés la baisse des dépenses de défense. En revanche, les évolutions démographiques entraînent une hausse de la dépense publique, du fait de l’expansion continue des allocations de vieillesse, et il semble qu’un creusement des déficits et une hausse de l’endettement soient pratiquement inévitables, même en supposant que les conditions économiques demeurent favorables.
Chocs économiques d’ampleur
Comment en sommes-nous arrivés là ? Premièrement, la dette publique s’est fortement accrue en raison de deux chocs économiques majeurs, la crise financière mondiale et la pandémie de COVID-19. De manière automatique, les recettes ont baissé et les dépenses ont augmenté à mesure que l’économie a ralenti et que les pouvoirs publics se sont attachés à compenser la baisse des revenus par l’adoption de plans de relance budgétaire de grande envergure. Or, il est extrêmement inhabituel que deux chocs de très grande ampleur se produisent en un peu plus d’une décennie. La dernière fois que les États-Unis ont connu un choc d’une magnitude comparable à celle de la crise financière mondiale, c’était il y a près d’un siècle, lors de la Grande Dépression. Mais à l’époque, l’administration fédérale américaine était bien moins étendue qu’aujourd’hui et sa capacité d’endettement, beaucoup plus restreinte.
Une deuxième explication de la situation périlleuse des finances publiques américaines a trait à la polarisation de la vie politique. Combler les déficits ne présente aucun avantage tangible à court terme. Ce n’est pas en demandant aux électeurs de payer des impôts plus élevés ou de consentir à une réduction des allocations ou des services publics que les responsables politiques gagnent leur faveur. Comme en 1990, le rééquilibrage des finances publiques ne peut passer que par un accord entre les deux principales formations politiques, car alors aucun des deux partis ne peut faire porter à l’autre la responsabilité de mesures susceptible de déplaire à l’électorat à court terme. C’était justement ce constat qui avait présidé à la création, en 2010, de la Commission nationale pour la responsabilité et la réforme budgétaires, plus connue sous le nom de Commission Simpson–Bowles, coprésidée par un Républicain et un Démocrate.
Les deux partis défendent désormais des positions plus éloignées, aussi leur est-il plus difficile de se mettre d’accord. Les hausses d’impôt défendues par les Démocrates sont inacceptables pour les Républicains, et les baisses de dépenses souhaitées par les Républicains sont tout aussi indéfendables pour les Démocrates. En 2010, le législateur n’avait finalement pas tenu compte des recommandations de la Commission Simpson–Bowles ; depuis, la situation des comptes publics s’est considérablement détériorée, et rien n’indique que la question budgétaire refera l’objet d’une tentative de résolution bipartisane.